Entre les oreilles
Le 30/09/08, par Laurent Dandrieu, Rédacteur en chef adjoint Culture | Société
On l’a écrit dans le guide cinéma du dernier VA : “Entre les murs”, le film de Laurent Cantet, est atteint de schizophrénie galopante. D’un côté, un constat assez réaliste, celui de profs condamnés, dans certains établissements “difficiles”, à s’épuiser en négociations permanentes pour obtenir de leurs élèves quelques minutes d’attention – où, aussi, est forte la tentation, pour y parvenir, de s’abaisser au niveau des élèves, de leurs approximations, de leur jargon, de leur confusion mentale. De l’autre, un constat quasi idyllique, où finalement, à une ou deux exceptions près, les élèves, contents de leur année, en ont appris beaucoup plus qu’il n’y paraissait, assez savants même pour réinventer “la République” de Platon avec leurs mots à eux. Comme cette conclusion irénique n’occupait que les dix dernières minutes du film, on pensait naïvement que les commentaires allaient davantage s’attarder sur les deux heures qui précédent. Mais à lire la déferlante d’optimisme des critiques parues dans la presse, on se demande si nos confrères ne sont pas arrivés dix minutes avant la fin. De “Libé” qui y voit un apprentissage de la démocratie et la description d’« une institution en état de marche », au “Monde”, qui y reconnaît une moderne leçon de maïeutique, en passant par “l’Express”, où Daniel Pennac y trouve une parfaite illustration de l’art d’enseigner, ou “Télérama”, qui y voit surtout un « feu d’artifice de la langue » – il n’y a pas jusqu’au metteur en scène lui-même, dont on finit par se demander s’il a vu son film, qui ne l’interprète comme une réfutation du « fantasme » sur la faillite de l’école. Alors qu’“Entre les murs” est au contraire symptomatique, à l’évidence, de l’impossibilité d’enseigner dans un système où la négociation et la séduction ont remplacé l’éducation, où l’autorité a disparu devant l’égalité, où, comme le montre excellemment Jean-Noël Dumont dans une tribune du “Figaro”, la règle n’est plus posée, mais sans cesse réinventée. Quoi qu’en pensent tous les sectateurs obséquieux du monde tel qu’il ne va pas, la pédagogie décrite et proposée, par “Entre les murs”, condamne les élèves à sortir de l’école sans avoir grand-chose entre les oreilles. Et à être les éternelles victimes de ceux qui les condamnent, par démagogie ou conservatisme, à la médiocrité.
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